« La gauche mérite ce qui lui arrive »

Le 20/10/2018

Entretien avec Eva Joly

Députée européenne pour encore quelques mois, l'ancienne candidate écologiste réaffirme ses convictions et ne mâche pas ses mots contre la gauche.

Propos recueillis par Olivier PérouetClément Pétreault

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Dans quelques mois, Eva Joly fera ses adieux au Parlement européen de Strasbourg. L'ancienne candidate écologiste à la présidentielle de 2012 promet de poursuivre son engagement sous d'autres formes. « Je me consacre désormais à faire de la politique par le droit », explique l'ancienne juge. Elle promet donc de poursuivre son action politique comme avocate en plaidant dans des affaires de justice quotidienne, comme ancienne magistrate en maintenant des liens avec des procureurs de pays en voie de développement, et comme militante contre la fraude fiscale en participant à la Commission indépendante pour la réforme de l'impôt international sur les entreprises (ICRICT), une initiative également soutenue par les économistes de gauche Joseph Stiglitz et Thomas Piketty. Interview bilan et perspectives.

Le Point : Le député Jean-Luc Mélenchon est-il un justiciable comme les autres ?

Eva Joly : Il n'est pas au-dessus des lois. Le comportement de Jean-Luc Mélenchon est indigne et cette histoire est insupportable ! Les sièges sociaux des partis politiques ont souvent fait l'objet de perquisitions, mais dans le cadre d'informations judiciaires. Jean-Luc Mélenchon alimente l'idée que les élus devraient bénéficier d'un traitement spécifique. C'est vraiment l'ancien monde. Quand j'ai commencé dans la magistrature, à chaque fois qu'une enquête butait sur un élu, il fallait se dessaisir... Cette période est terminée, il n'y a plus de privilèges et tant mieux. L'immunité parlementaire de l'article 26 de la Constitution est destiné à protéger le parlementaire de l'arbitraire de l'exécutif. Cela étant dit, en tant que procureur, je n'aurais jamais autorisé une perquisition chez un député en pleine enquête préliminaire. Même si c'est parfaitement légal, c'est imprudent de le faire sans l'ouverture d'une information judiciaire.

Lire également la chronique de Michel Cotta : « Les deux Mélenchon »

Vous semblez surprise par sa réaction...

J'ai le plaisir de connaître un peu Jean-Luc Mélenchon, nous avons parfois même manifesté côte à côte lorsqu'il siégeait au Parlement européen. J'ai été choquée de l'entendre se moquer de l'accent toulousain d'une journaliste qui l'interrogeait. J'ai aussi été attaquée de la sorte et cela m'a blessée par le passé. Jean-Luc Mélenchon file un mauvais coton, ce n'est pas le Jean-Luc que je connais.

Cette affaire révèle-t-elle une faiblesse de l'institution judiciaire ?

Depuis l'affaire Elf, on n'a cessé de renforcer le pouvoir du parquet et de restreindre celui de l'instruction. C'est malsain. Il faut que l'institution rompe le lien avec le pouvoir. Il y a encore du chemin à parcourir. Nous avons vu récemment qu'Emmanuel Macron tenait à désigner lui-même le nouveau procureur de Paris, car Paris est une juridiction sensible, celle où se traitent toutes les grandes affaires du pays, de terrorisme comme de la plupart des affaires de corruption financière. Sur ce point, le pouvoir exécutif reste immature et tous les gouvernements ont rechigné à couper le lien avec le parquet pour pouvoir garder un œil sur les enquêtes. Mais même en Afghanistan, ce n'est pas comme ça ! C'est justement cette faiblesse qui crée une suspicion dans laquelle s'engouffre Jean-Luc Mélenchon. Ce lien entre l'exécutif et le parquet, même s'il ne joue que dans 0,001 % des affaires, suffit à semer le doute dans l'opinion.

Nicolas Hulot a bien réussi sa sortie ! C'est ce qu'il pouvait faire de mieux.

Le Sénat vient de voter la fusion des tribunaux de grande instance et des tribunaux d'instance dans la cadre de la réforme de la justice. Quel regard portez-vous sur ce texte ?

La justice française est en voie de clochardisation. Le Conseil de l'Europe publie régulièrement un rapport sur la justice en Europe, la France y est en queue de peloton. Les moyens de la justice française sont indigents pour une population qui est la nôtre. La justice pénale est beaucoup trop lente. Le fait que la justice soit débordée pousse à classer des affaires qui n'auraient pas dû l'être. C'est là que débute l'injustice. Dans les pays nordiques, les affaires sont jugées en flux tendus. Regardez le dossier de l'institut Nobel ou du sous-marinier fou : elles ont été portées devant la justice en quelques mois. En France, il aurait fallu des années. En attendant des procès trop lents, on place des détenus en maison d'arrêt dans des conditions abominables. On y gâche des vies. Si la justice est malade dans notre pays, c'est par manque de moyens, mais il faut remarquer que malgré son extrême dénuement, elle n'est pas corrompue.

Certains politiques dénoncent régulièrement des magistrats trop peu répressifs à leur goût comme des « juges rouges »... Un juge doit-il renoncer à ses convictions pour juger ?

Il y a actuellement plus de 70 000 détenus en France, record absolu. Permettez-moi de penser que la question est inverse : l'injustice est toujours politique. Je me souviens de ce jour ou Charles Pasqua est passé en cour d'appel pour corruption, une affaire qui portait sur des millions de francs, on a réduit sa peine de 18 mois à 12 mois avec sursis. Le même jour, dans la chambre d'à côté, un jeune de 21 ans s'est vu condamné à un an ferme pour avoir volé trois bouteilles de shampoing. Est-ce la justice dont nous voulons ? Les vrais criminels de notre temps sont les banques. Prenez la dernière affaire Cum Ex, c'est 50 milliards pris dans la poche des contribuables.

Vous avez été candidate écologiste en 2012, comment interprétez-vous la démission de Nicolas Hulot du gouvernement ?

Il a bien réussi sa sortie ! C'est ce qu'il pouvait faire de mieux. En démissionnant avec tant de sincérité, il a provoqué une véritable prise de conscience dans l'opinion. Son arrivée au gouvernement fut, au début, un espoir. Moi, la première, je croyais qu'Emmanuel Macron allait prendre les questions environnementales au sérieux, mais sa position sur le nucléaire nous a vite démontré que ça n'était pas le cas. Plus globalement, il faut un changement de paradigme, sur la croissance et la conception du monde. Ce changement, ce sont nous, écologistes, qui le portons. On péche peut-être par manque d'expérience, mais nos idées doivent façonner l'avenir. C'est bien l'écologie et la justice qui permettront de lutter contre la machine à concentrer les richesses et à fabriquer des pauvres. L'issue du système actuel ne peut être que conflictuelle. Le vieux monde productiviste obsédé par la croissance ne réglera aucun des problèmes des citoyens.

Quels conseils donneriez-vous au nouveau ministre de la Transition écologique François de Rugy ?

Je lui dirais de s'engager plus encore dans la lutte contre les pesticides. Ne pas avoir voté l'inscription de l'interdiction du glyphosate dans la loi, c'est de l'irresponsabilité. Il devrait aussi mieux contrôler l'enfouissement des déchets nucléaires. Ceux qui ont autorisé cette folie ne seront plus là lorsqu'il faudra faire le procès des victimes ! En Finlande ou en Suède, il a fallu réfléchir à la manière de transmettre des instructions qui seront lues dans 150 000 ans ! Qui peut être certain que ces messages traverseront le temps ? C'est de la folie !

Les proches d'Emmanuel Macron évoquent les prochaines élections européennes comme un choc entre progressistes et nationalistes. Partagez-vous cette lecture ?

C'est une analyse juste, mais insuffisante. Les nationaux-socialistes ne détiennent aucune solution et ne feront qu'alimenter la guerre de tous contre tous. Je suis au regret de constater qu'Emmanuel Macron n'ait pas non plus la solution. Son manque de sensibilité écologique est une faille dans son système. Nous touchons à la fin de notre civilisation, c'est aussi la fin de notre modèle démocratique. Regardez : le PS est crédité de 4 % ! Les grands partis qui ont fait tourner le pays depuis la guerre se sont liquéfiés. Cela est aussi vrai en Allemagne, en Suède et en Norvège... Les systèmes démocratiques de tous les pays qui se sont construits sur les valeurs de l'État-providence sont anéantis. Il y a aussi un grave problème de qualité du personnel politique, surtout en Angleterre où l'opinion n'arrive plus à se faire représenter correctement. Cela produit des drames, comme le Brexit. David Cameron a pris le risque d'un référendum pour convenances personnelles et a laissé le champ libre à Boris Johnson. Il a déclenché un irresponsable chaos.

Pour les européennes, mon soutien va à Yannick Jadot

Il ne reste vraiment plus rien de la gauche ?

La gauche mérite ce qui lui arrive. Son logiciel est au bout de son chemin. N'oublions pas que ce sont les socialistes – et en particulier français – qui, au Parlement européen, ont voté contre la pêche durable, alors qu'ils savent pertinemment que l'on est en train de sacrifier toute la ressource halieutique...

Vous êtes une Européenne convaincue, pourquoi ne soutenez-vous pas Emmanuel Macron ?

Je le rejoins sur sa foi européenne, mais si l'on veut régler les problèmes qui se posent à nous, il faut une Europe qui protège les citoyens et qui choisisse résolument l'écologie. Il faut renforcer la zone euro et mettre beaucoup plus de démocratie. Nous avons besoin de pro-européens comme lui, et de force pour lutter contre les nationalistes. Mais je crains qu'il ne soit pas la meilleure réponse, car, malheureusement, son projet – par essence libéral – est celui du vieux monde. Pour ces élections, mon soutien va à Yannick Jadot.

Envisagez-vous de jouer un rôle aux européennes de 2019 ?

On verra. Si je peux être utile, ça sera avec plaisir. Je suis devenu députée européenne pour changer le régime fiscal des multinationales. J'ai réussi à faire bouger les choses. J'ai été heureuse de pouvoir mener ces batailles au Parlement et je suis contente que mes dix années avec une valise se terminent ! Je suis aujourd'hui prête pour de nouvelles aventures. Je garde mes engagements pour la formation des magistrats et le soutien des procureurs des pays en voie de développement. Je continue aussi le combat politique sous une autre forme, notamment en plaidant comme avocate contre l'usage des pesticides. Mais je ne serai pas candidate pour les prochaines élections en position éligible.

Vous dépeignez une époque bien sombre... n'y-a-t-il personne qui vous inspire, aucune raison d'espérer ?

Nous avons des penseurs de qualité ! Il faut s'inspirer de Bruno Latour et de Paul Jorion. Ceux qui me redonnent de l'espoir sont les écologistes, ils reviennent ! Leur score en Bavière, en Belgique et au Luxembourg montre que l'espoir est du côté des inventeurs d'un monde plus juste et plus fraternel, qui ne soit pas obnubilé par la rentabilité des fonds de pension.

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ICRICTEva Joly