Contre les méfaits de la mondialisation, « une guerre économique n’est pas la solution »

LE MONDE | 19.09.2018 à 11h00 |Par Jayati Ghosh (Professeur d’économie à l’université Jawaharlal-Nehru de New Delhi)

Dans cette chronique, l’économiste indienne Jayati Ghosh estime que c’est en luttant contre le comportement prédateur de multinationales en situation de monopole que les bienfaits du libre-échange pourront être développés et équitablement partagés.

Pour la plupart des détracteurs de la mondia­lisation, le libre-échange est responsable du creusement des inégalités et de l’aggravation de l’insécurité économique des travailleurs. Cette logique explique le soutien aux décisions de Donald Trump d’augmenter les droits de douane. Jusque dans les rangs des travailleurs de pays en voie de développement, pourtant habituellement décrits comme les principaux bénéficiaires de la mondialisation. Il est vrai que, à mesure de la libéralisation des échanges commerciaux, les inégalités se sont accentuées. Les règles mondiales actuelles permettent à un petit nombre de grandes sociétés de capter une part toujours plus importante de la valeur créée par les échanges.

LA CONCURRENCE DE PLUS EN PLUS INTENSE DANS LA PHASE DE PRODUCTION POUSSE LES PRIX À LA BAISSE

Ces sociétés bénéficient souvent de monopoles de propriété intellectuelle, renforcés par des accords de libre-échange conçus pour développer leur pouvoir de marché. Ceci leur permet de percevoir des rentes économiques, en particulier aux stades antérieurs (la conception) et postérieurs (marketing et stratégie de marque) à la production, là où sont générés le plus de profits et de valeur ajoutée.

Dans le même temps, la concurrence de plus en plus intense dans la phase de ­production pousse les prix à la baisse, si bien que les employeurs comme les travailleurs perçoivent une part décroissante de la valeur. Nombre de pays en voie de développement qui auraient dû bénéficier de la mondialisation des chaînes de valeur sont ainsi restés confinés à des activités à faibles productivité et valeur ajoutée.

De graves déséquilibres

Le rapport 2018 de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced, à paraître) constate que quelques grandes entreprises ont régulièrement accru leur part dans les exportations totales, jusqu’à dominer le monde. Cette tendance s’est même intensifiée depuis la crise financière mondiale de 2008, qui a mis en lumière le pouvoir de marché disproportionné d’une poignée d’acteurs.

Les recherches de la Cnuced révèlent également que, pour les pays en voie de développement comme pour les pays développés, l’intégration à la chaîne de valeur mondiale s’accompagne d’une diminution de la part de valeur ajoutée nationale dans les exportations. La part de la production réelle dans la valeur ajoutée nationale a également décliné, de même que celle de la valeur ajoutée restante issue du travail. La seule exception est la Chine, qui a élaboré des politiques industrielles visant à accroître la part de valeur ajoutée nationale.

LE PROBLÈME N’EST PAS LA CONCURRENCE, MAIS LE FAIT QUE LE SYSTÈME PERMET À DES SOCIÉTÉS DE CONSOLIDER DES MONOPOLES OU SEMI-MONOPOLES

La concentration du pouvoir économique entre une poignée d’entreprises entrave l’industrialisation des pays en développement, car les entreprises locales ne peuvent espérer rivaliser avec ces multinationales. Elle empêche aussi ces pays de tirer pleinement bénéfice de la hausse des prix des produits de base, mais ne les protège pas d’un effondrement des prix.

La capacité des grandes sociétés à sous-payer ces ressources naturelles incite également à une extraction excessive, engendrant une dégradation de l’environnement. Plus ces sociétés sont puissantes, plus elles usent de leur influence pour façonner les systèmes réglementaires, les politiques économiques, voire les régimes fiscaux. Résultat, l’Etat affaibli finit par servir les intérêts de quelques-uns au lieu de protéger le plus grand nombre.

Les détracteurs de la mondialisation ont raison de souligner que le libre-échange crée de graves déséquilibres. Mais une guerre commerciale n’est pas la solution. Le problème n’est pas la concurrence, mais le fait que le système permet à des sociétés de consolider des monopoles ou semi-monopoles. C’est cela qui conduit à des inégalités massives et aux comportements de prédation. C’est en luttant contre ces tendances que les bienfaits du libre-échange pourront être développés et équitablement partagés.

(Traduit de l’anglais par Martin Morel)

Jayati Ghosh est aussi membre de la Commission indépendante pour la réforme de l’impôt international sur les sociétés.

© Project Syndicate 1995-2018

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