Climat : pourquoi l’Afrique doit taxer les multinationales

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Le Mozambique est à genoux. En mars, le pays a été dévasté par le cyclone Idai. Sa deuxième plus grande ville, Beira, a été pratiquement rayée de la carte. Et comme les tempêtes tropicales ne connaissent pas de frontières, cette catastrophe naturelle a tué aussi au Zimbabwe et au Malawi. Elle a fait plus de 1 000 morts et 2 millions de sinistrés, dont 1,8 million pour le seul Mozambique. Et les dégâts causés par les rafales de vent et les inondations sont estimés par la Banque mondiale à plus de 2 milliards de dollars. Puis, le 21 avril, c’est Kenneth qui s’est abattu sur la côte est-africaine avec plus d’intensité encore. Considéré comme le pire cyclone de l’histoire du pays, il y a fait, selon un bilan encore provisoire, près de 40 morts.

Commençons tout d’abord par saluer la solidarité internationale. L’ONU, ses agences sur le terrain et les grandes ONG se sont rapidement mobilisées pour se porter au secours de ces pays. Mais on ne peut s’empêcher de voir dans cette solidarité des accents de culpabilité. Pour les chercheurs, il ne fait pas de doute que l’alternance d’épisodes cycloniques et de sécheresse qui frappent la région depuis quelques années est directement liée aux grandes variations de températures, conséquence du changement climatique. L’ironie, c’est que le Mozambique et ses pays voisins ne produisent qu’une infime partie du dioxyde de carbone émis dans le monde. Le continent africain tout entier produit à peine 3,8 % des émissions de gaz à effet de serre, contre 23 % pour la Chine, 19 % pour les États-Unis et 13 % pour l’Union Européenne.

Beira n’est pas un cas isolé. Périodes de sécheresse prolongées, inondations à répétition, déclin des rendements agricoles, accès à l’eau de plus en plus limité… Le réchauffement climatique fait déjà des ravages en Afrique. Et les catastrophes naturelles relancent les risques d’insécurité alimentaire et de crise sanitaire. Il suffit de voir les cas de choléra apparus au Mozambique après le passage d’Idai et de Kenneth. Dans le milieu rural, la perte de récoltes entières menace la survie des populations. Et alors que 86 des 100 villes aux croissances les plus élevées du globe se trouvent en Afrique, le cabinet de conseil en risques Verisk Maplecroft estimait récemment qu’au moins 79 d’entre elles – dont 15 capitales – sont confrontées à des risques de catastrophes dus au changement climatique.

Les catastrophes naturelles aggravent également la misère et les inégalités et attisent les conflits. L’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où l’extrême pauvreté continue de progresser. Si rien ne change, avertit la Banque mondiale, la région pourrait, d’ici à 2050, compter 90 % de personnes vivant avec moins de 1,9 dollar par jour. Les infrastructures publiques sont incapables de répondre à la demande croissante, et les mécanismes d’intervention en cas de catastrophes sont inadéquats. Les 13,2 millions d’habitants de Kinshasa, par exemple, sont déjà régulièrement victimes d’inondations.

 Stratégies agressives

 Pour mieux se préparer, il est urgent que les États africains disposent de plus de ressources financières. Certes, la collecte fiscale s’est améliorée sur le continent, passant, selon l’OCDE, d’un taux de 13,1 % en 2000 à 18,2 % en 2016. Mais cela reste très au-dessous des moyennes en Amérique latine (22,7 %) ou au sein des pays de l’OCDE (34,3 %). Surtout, même quand elles en ont la volonté, les administrations ne disposent pas des ressources nécessaires pour déjouer les stratégies de plus en plus sophistiquées et agressives des multinationales pour échapper à l’impôt. L’Afrique perd chaque année entre 30 à 60 milliards de dollars, selon les estimations – très conservatrices – de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies et l’Union africaine. C’est bien plus que le montant de l’aide internationale.

 Partout dans le monde, les populations sont choquées par les scandales fiscaux mis au jour par les enquêtes gouvernementales et les lanceurs d’alerte. Aux États-Unis, par exemple, un récent rapport a révélé que 60 des 500 premières entreprises du pays parmi les plus rentables, dont Amazon, Netflix ou encore General Motors, n’ont payé aucun impôt en 2018 malgré un bénéfice cumulé de 79 milliards de dollars. L’impact sur les finances publiques est encore plus préoccupant en Afrique, où l’impôt sur les sociétés représente 15,3 % des revenus des gouvernements, contre à peine 9 % dans les pays riches.

 Après des années de silence, l’OCDE a récemment admis la nécessité de remettre en question le système qui permet aux entreprises de déclarer leurs bénéfices où bon leur semble pour bénéficier de taux de taxation très bas, voire nuls, dans des paradis fiscaux, et ce de façon totalement légale. C’est une exigence que nous portons depuis des années au sein de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises (Icrict).

 Les pays riches subissent désormais la pression du FMI et de l’ONU, qui ont, ces derniers mois, appelé à une refonte profonde de la fiscalité internationale. C’est un premier pas dans la bonne direction, mais il est urgent que les pays en développement participent activement à l’élaboration de nouvelles normes fiscales. L’Afrique est aujourd’hui la première à souffrir d’un changement climatique auquel elle n’a que marginalement contribué. Il est temps qu’elle fasse entendre sa voix pour récupérer des ressources qui lui permettront de lutter contre ses effets et de mieux protéger ses populations.

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