L’économie des tâches domestiques au centre de l’égalité des sexes

OPINION. Les raisons des inégalités salariales et d’accès à l’innovation sont multiples. Mais partout, on retrouve un point commun: la répartition déséquilibrée des soins et des travaux domestiques non rémunérés, affirme Magdalena Sepúlveda, membre de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises

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Les bons points distribués par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ne changent rien à l’affaire. Le club des pays les plus riches du monde a eu beau, en mars dernier, placer la Suisse en tête de son dernier rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes, le malaise est sensible. Comme en Espagne, en Islande, ou en Belgique, les femmes sont exaspérées par l’immobilisme politique face aux discriminations salariales, l’inégalité dans les tâches domestiques et la violence sexiste, et elles le font savoir.

 L’égalité des salaires a beau être inscrite dans la Constitution suisse, les femmes touchent en moyenne 17% de moins que les hommes. Le pays n’arrive, selon la Commission Européenne, qu’à la vingtième place dans la région, à égalité avec la Lettonie. Et en Suisse, comme dans le reste du monde, les écarts menacent de s’accroître à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle, alors que les femmes ne représentent que 22% des professionnels du secteur de l’intelligence artificielle.

 

Les raisons des inégalités de salariales et d’accès à l’innovation sont multiples. Mais partout, on retrouve un point commun : la répartition déséquilibrée des soins et des travaux domestiques non rémunérés. Car s’occuper des enfants, des personnes âgées ou malades, faire le ménage, la cuisine, les courses et le repassage reste pour l’essentiel une affaire de femmes. En Suisse, elles assument 65% de ces tâches, une proportion qui grimpe à 75% dans les foyers avec enfants. Ce n’est guère mieux que la moyenne mondiale, puisque l’Organisation des Nations Unies calcule que 75% du travail non rémunéré repose sur les épaules des femmes.

 

Si les journées leur semblent interminables, les théoriciens de l’économie s’en moquent. Ces heures de travail indispensables ne sont pas comptabilisées dans la richesse nationale. Le calcul est pourtant simple : en 2016, l’Office Fédéral de la Statistique l’évaluait 9,2 milliards d’heures de travail non rémunéré, soit l’équivalent de 408 milliards de francs de travail invisible des Suisses, ou plutôt des Suissesses.

 

Ce déséquilibre a des conséquences dévastatrices en termes d’égalité des sexes. Comme il y a une limite à la quantité de soins et de travaux domestiques qui peuvent être effectués sans affecter la santé physique et mentale de chacun, certaines jettent l’éponge. À l'échelle mondiale, on estime que 606 millions de femmes, soit 41 % des inactives actuelles, sont exclues du marché du travail en raison de leurs responsabilités familiales non rémunérées. Au sein de l’Union Européenne, 25% des femmes citent les tâches domestiques comme principale raison les empêchant de travailler, contre 3% des hommes.

 

Même lorsque les femmes parviennent à travailler, elles sont souvent piégées dans des emplois mal rémunérés, sous-qualifiés, à des horaires décalés, leur permettant de revenir à temps pour s’occuper des enfants, de parents âgés et de la maison. Avec trois fois plus de femmes que d’hommes à travailler à temps partiel (respectivement 59% et 18% en 2017), la Suisse est d’ailleurs la plus mauvaise élève d’Europe. Cela signifie des conditions de travail plus précaires, moins de protection sociale, avec des conséquences sur les revenus actuels, mais aussi futurs, en termes de droits de retraite. Ce n’est pas un hasard si à l’échelle de l’Europe, le taux de pauvreté des femmes âgés est supérieur de 37% à celui des femmes.

 

Pourtant, ce n’est pas une fatalité. Si la Suisse est déterminée à accroître la participation des femmes à la vie politique et à réduire l'écart salarial entre les hommes et les femmes, elle doit s’attaquer à l'inégalité de la répartition des soins et des tâches domestiques. Cela passe par la mise en place de services de publics de qualité comme les crèches, les écoles, les centres de santé et les maisons de retraites qui permettra aux femmes de récupérer du temps, pour travailler, mais aussi se reposer, militer, ou avoir des loisirs.

 

Comment financer cet effort en ces temps d’austérité budgétaire ? En faisant payer les multinationales leur juste part de l’impôt et en s’opposant aux manipulations comptables qui permettent à certaines d’entre elles de profiter des failles du système fiscal international, et ce, de façon totalement légale. Les Suisses ne s’y sont pas trompés le mois dernier en se prononçant massivement lors d’un référendum pour l’abolition d’une partie de leurs privilèges fiscaux. C’est un pas dans la bonne direction, même s’il reste beaucoup à faire, le taux d’imposition des entreprises restant très inférieur à la moyenne mondiale, privant les coffres publics de précieuses ressources qui pourraient être investies en faveur de l'égalité des sexes. Or sans action volontaire, cette dernière n’est qu’un mirage, en Suisse, comme dans le reste du monde. Sur le terrain économique, on ne l’atteindrait, selon le World Economic Forum que dans 202 ans. De quoi, on l’imagine, donner envie aux Suissesses, ce 14 juin, de ruer dans les brancards.

Magdalena Sepúlveda est membre de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises (ICRICT). Auparavant, elle a été Rapporteur spéciale des Nations Unies sur l'extrême pauvreté et les droits de l'homme.

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